Ils ont tous et chacun - de gauche, de droite ou seulement du milieu, c.a.d. des métiers de communication, de science sociale, de conseil politique, etc. - des remèdes, des réponses, des idées sur les moyens de moins mal faire, et l'on se prend en les lisant à y croire .. sauf au moment où l'on se dit " mais à quelles conditions serait-ce possible ? ", quel prix faut-il payer ? "où prendre l'argent pour résoudre les insuffisances des services publics ou des couvertures sociales ?", "et si on le prend ici ou là, quels seront les effets de coûts et de risques de pertes de marchés et donc d'emplois, sur nos prix de revient comparés à ceux des concurrents externes " ? Partout la contrainte de compétitivité ( la seule réponse rimant avec flexibilité qu'un Baverez sait apporter au "déclin") est effectivement présente; et les stress qui frappent et tuent sont moins, en fait, le produit de telle ou telle mauvaise gestion que celle du diable omniprésent de la concurrence : la religion du monde libéral ouvert.
Et il n'y a pas de majorité pour refuser ce monde là, mais des majorités - relatives du moins - pour en élire des dirigeants. Mais pourquoi ?
- Sans doute, avant tout, parce que "les gens " ne font pas le lien - sauf quand ils sont directement victimes d"un enchaînement évident comme une délocalisation - entre leurs problèmes et les difficultés ou impossibilités de les résoudre et les effets de la mondialisation sauvage;
- que tout au contraire, beaucoup apprécient ce qu'elle apporte : de bas prix pour pas mal de produits et services; des voyages pas trop chers pour certains; des exercices de conquête de marchés au loin pour quelques autres; les délices et poisons du "village global" quand on a perdu son village d'origine; et il faut l'avouer un stimulant, un dopant pour un grand nombre.
- En bref le système doit sans doute gratifier plus de gens qu'il n'en pénalise, tandis que toute la pédagogie collective exalte les bienfaits des "effets d'échelle", de la division mondiale du travail ( bien qu'on ne sache plus laquelle, lorsque les compétiteurs peuvent désormais quasiment tout proposer à des prix imbattables) et qu'il n'est aucune école de pensée qui oserait clairement mettre en évidence que le développement des échanges internationaux, loin d'être un instrument systématique de progrès ( sinon pour des statistiques quantitatives) est un destructeur fréquent des équilibres qualitatifs . A quand une part d'éloge pour l'autarcie ?
C'est Arthur Toffler qui voyait le déclin du marxisme dans le fait que les pauvres devenaient minoritaires. Sans débattre de la pauvreté absolue ou relative, pourrait-on soutenir (?) que si les libéraux libres échangistes (conservateurs et socio-libéraux mêlés ) obtiennent des majorités en nos pays c'est
- d'une part parce que ceux qui s'y ressentent comme victimisées par le système mondial restent sans doute minoritaires (ce qui ne serait pas une constatation affligeante)
- et, d'autre part, en même temps, que les dominants s'accomodent très bien de faire des victimes (en prenant le soin de quelques pansements politiquement indispensable) dès lors qu'ils peuvent en cantonner l'influence
Mais il y a deux constations affligeantes :
- la première c'est que l'échec des victimes - ou des laissés pour compte - à faire changer le système tient autant à la division de ces victimes et de ces perdants entre formations idéologiques ne pouvant ni converger, ni se concilier ( gauches non libérales et droites populo-souverainiste, sans compter l'univers des sceptiques ) qu'à leur caractère numériquement minoritaire ( lequel n'est qu'une illusion d'optique puisque les dirigeants de nos pays n'ont jamais que des majorités toutes relatives)
- la seconde est que la puissance de la mondialisation sauvage et de ses serviteurs, puissance appuyée sur la division des opposants ( vieille recette qui se nourrit très bien aujourd'hui, en plus, des manipulations des notions d'identité nationale ) est le produit de la démocratie occidentale.
Celle-ci dans son fonctionnement actuel, pire, permet et entretient que , sans vergogne , des électorats choisissent représentants et chefs non pas en raison de leurs vertus, mais précisément à raison de leurs défauts, de leur résolution agressive à l"encontre de ces parties de leurs concitoyens qui critiquent et contestent leur système . Ce que demande une clientèle combattante à ses petits ou grand hérauts c'est qu'ils soient ( à condition d'être habiles ) des dominants aussi durs ou pervers qu'il le faut à l'égard des couches de populations tenues à l'écart des bénéfices du monde.
Les critères des chances de succès d'une personnalité politique ne sont pas dans son rayonnement, dans l'intelligence, voire l'excellence de sa recherche du bien pour tous. Au contraire de ce que l'on pourrait espérer des effets du rôle des fabricants d'images, (et là, il faut regretter que les médias obligés aux bons sentiments n'aient pas plus de bénéfiques influences ) une bonne image, une image vertueuse ( qui est seulement un atout électoral - d'ailleurs à double tranchant - si la partie est difficile) n'est pas un bon signe d'être un bon gouvernant au service d'intérêt de caste ou de classe.
C'est d'ailleurs ainsi à travers des préférences démocratiquement exprimées pour de méchants réalistes ( s'inscrivant contre les pauvres , les autres ethnies, les étrangers) que le fascisme est venu aux nations, tandis que les totalitarismes de gauche (et les réactions contre eux ) ont aussi été bâtis sur la haine.
Tous les fonds de commerce politiques et la plupart des idéologies sont des habillages de rapports de forces. Comprendre et admettre - aussi tard qu'on y parvienne - d'une part que la mondialisation sauvage est triomphante grâce à la division de ses victimes et , d'autre part, que la démocratie - telle qu'on la vit - est aussi impuissante que les révolutions à être un levier d'humanisation du monde, éclaire une double impasse de destin. Ce n'est pas aujourd'hui que je peux exprimer comment essayer d'en sortir.